LE MARCHAND DE FROMAGES Monique DOUILLET

Le Cap d’Agde, juillet 1989
Nous nous promenons sur les quais, François et moi. Nous nous sommes connus le mois dernier. Par hasard, comme tout le monde. Un paysan de grande taille, chemisette à carreaux, bleu de travail, panier d’osier au bras et béret sur la tête, s’avance vers nous. Je le reconnais. Il me salue et s’adresse à François qu’il questionne.
– Comment va votre fils ? Vos aquarelles se vendent-elles ?
Dans son panier, sous une serviette blanche, il y a ses fromages de chèvre : des pélardons. Je lui en achète un rouleau de six. Il poursuit son chemin. Nous sommes l’un et l’autre surpris :
– Au moins une connaissance commune !
Personnellement, je lui ai acheté des fromages pendant plusieurs années à Béziers, il s’arrêtait à l’Office Culturel, à peu près deux fois par mois, c’était dans les années 80…

BLOG 16 FROMAGES

DÉSIRS TROUBLANTS Monique DOUILLET

Première époque
Difficile de dire s’il avait des yeux pour elle. Elle ne l’avait pas remarqué, nul ne lui en avait fait part. Le trajet en bus, deux fois par semaine, avait créé une petite complicité, celle du rendez-vous donné pour l’effectuer ensemble. Ordinairement il parlait de mathématiques ; elle, parlait de politique. Rien, à part ce trajet, ne les réunissait. Lui : sage, réservé, maigre, un peu flou, à peine sorti du lycée (depuis un an) regard caché derrière ses grandes lunettes.
Elle : mariée, une robe trop courte moulant un corps potelé, engagée dans une profession prenante, une vie tracée. Du bus, chez lui – pas loin – invitation à boire un café.
Ce texte est en cours de modification.
                                                            

AUTOUR DE MON PERE Monique DOUILLET

Un jour d’août 1992, onze heures du matin, ma mère m’appelle au téléphone. Le garde champêtre vient de lui apporter un pli annonçant le décès de mon père. Je suis priée de venir la chercher à la campagne toutes affaires cessantes. « Nous serons à cet enterrement » dit-elle.
– Où et quand ?
Elle ne le sait pas encore, mais elle prépare ses bagages et m’attend dès le lendemain, l’enterrement n’aura pas lieu avant trois jours. D’ici là elle aura les renseignements. Voilà vingt ans qu’elle est abonnée au Progrès de Lyon et qu’elle surveille quotidiennement la chronique nécrologique pour ne pas rater l’annonce (elle paraîtra sûrement demain).

BLOG 10 MON PÈRE

L’EAU CONSOLE Monique DOUILLET

L’eau porte, l’eau transporte, l’eau emporte, l’eau frappe, l’eau coule, l’eau court, l’eau sourd. L’eau ferme, l’eau enferme : claustrophobie des profondeurs.
L’eau lime, l’eau larmes, l’eau cingle, l’eau fouette, l’eau noie, l’eau noire, l’eau rejette, l’eau ramène à la terre, l’eau pénètre : souterrainement, l’eau nappe, l’eau du puits…

Fragments L’eau console

PORTRAIT DE JOB EN 26 POINTS Monique DOUILLET

A. Auguste. Quand on est un Auguste, il ne faut pas essayer de devenir Directeur de cirque. Job l’a appris à ses dépens.

B. Badin. Il soigne le style vieille France, travaille à contre-emploi, multiplie les contrepetries, vous prend à contre-pied, se répand en contorsions, ose le dérapage et s’en relève d’une espièglerie enjouée.

C. Caméléon. Il observe derrière ses lunettes de myope, saisit une tonalité : un battement de cil, un regard oblique. Tout à la fois il flaire, palpe à distance, écoute, mémorise, se met au diapason.

– Son interlocuteur parle-t-il de cheval ? Il a été jockey. – De cinéma ? il est réalisateur, acteur, monteur. – Parle-t-il à un médecin ? il a été podologue.

BLOG 6 JOB