9 pensées sur “L’ÉCRITURE SILENCIEUSE par Jean-Pierre TREILLE”

  1. Je m’interroge quant au dictat populaire demandant, commandant, la lecture à haute voix, énonce l’auteur de façon péremptoire. Et d’accuser « Les ateliers d’écriture » d’un certain formatage.
    J’ai participé, pour ma part, à quatre ateliers d’écriture dans ma vie. 4 ateliers menés par des auteurs exigeants : Jean-Paul Michallet, Virginie Lou, Patrick Laupin et Mohammed Amraoui. Deux d’entre eux, les 2 derniers cités, ayant une écriture poétique. (Mohammed une poésie sonore.) Jamais je ne les ai entendus défendre et encore moins imposer une lecture à haute voix comme critère.

    Il y a une telle diversité d’écritures ! Autant que de personnes particulières qui écrivent. Autant que de physionomies, de silhouettes, de démarches, de respirations. À une époque, je regardais la forme des oreilles des gens. Il n’y en a pas deux exactement semblables. C’est fascinant ! Comment pourrait-il y avoir une seule manière d’écrire ? Je sais qu’on reproche aux ateliers d’écriture américains de formater les élèves. Aux États-Unis, les ateliers d’écriture ont fait école et il parait qu’une génération d’écrivains est passée au moule, avec succès public à l’appui. C’est possible. Le genre qui s’est imposé s’attache surtout à l’intrigue, à des règles de développement de cette intrigue. J’ai lu récemment : un chauffeur de taxi qui détient une bonne histoire peut devenir écrivain du jour au lendemain, il suffit de transcrire cette « bonne histoire » selon les règles. Pour l’écriture de scénario, ils font appel à des Consultants scénaristes, des Script-doctors. Je ne crois pas qu’en France nous soyons assujettis à cela (sinon pour les « best-sellers » préfabriqués.)

    Cette réserve faite, je suis très sensible à la manière dont Jean-Pierre parle d’une certaine écriture : la sienne, celle qui communique par les yeux et la pensée « dans l’ombre », celle qu’il tire des limbes. Mais lui-même, me semble-t-il, a plusieurs axes d’écriture selon le domaine dans lequel il l’exerce. Sa dernière production sur ce blog : « Remous à la rivière » glisse vers la rêverie dans ses superbes évocations de la Nature, mais adopte un langage parlé dans la péripétie. Le genre « polar » auquel il s’est amusé à souscrire impose un autre ton. Il est vif, enlevé, joue sur la surprise, le retournement et les « cuts ». (Il y a des affinités entre le polar et le cinéma contemporain.)

    La lecture silencieuse est une image qu’on explore. La spatialité d’un autre monde, écrit-il.
    J’y suis sensible aussi, c’est une forme d’écriture plus exigeante, elle nécessite d’entrer dans l’imaginaire de l’écrivain, d’adhérer, de partager, comme la poésie. Elle est intérieure, il l’associe au silence total puisque « même le chant des anges la dérangerait ».

    Moi qui suis, par essence — ou longue habitude — une silencieuse dans la vie et ne supporte pas les « fonds sonores », les réparties du tac au tac, les passages du coq à l’âne et tout ce qu’internet répand comme style de communication, j’ai tendance, a contrario, à lire mes textes à haute voix dans ma tête. J’ai été fortement imprégnée dans ma jeunesse par l’écriture de Flaubert, par son rythme ternaire. Lui, passait ses textes « au gueuloir ». Mon gueuloir est silencieux mais omni-présent, une virgule peut me déranger ou s’avérer indispensable, de même qu’une assonance. C’est une autre écriture. Doit-elle être bannie ? Monique.

  2. Oui, chère Monique, j’ai attaqué de front, face à cette mode qui m’énerve. Mais tu as parfaitement raison d’apporter les nuances que tu indiques, et le fait que chacun lit de manière différente. Et en a le droit ! Bien sûr. Il est vrai que je travaille depuis longtemps sur ce versant du silence, qui constitue une véritable quête personnelle. je compte développer cette pensée le long des articles que je vais proposer, avec des références d’auteurs. Merci pour cette lecture attentive.
    D’ailleurs, il nous faudra bien un jour aborder ce nouvel outil qu’est la messagerie instantanée, et qui modifie notablement nos rapports à l’écrit. A voir donc, bientôt.
    JPierre Treille

  3. Je comprends parfaitement le point de vue de l’auteur: L’écriture a une résonnance différente selon qu’elle est « interprétée à haute voix »- car il s’agit bien d’une interprétation, donc forcément d’un prisme déformant – ou lu pour soi , dans l’intimité d’un silence choisi.
    Parfois même dans une lecture silencieuse, les mots résonnent comme si notre voix intérieure nous forçait à l’écoute : C’est sans doute à cela que pour ma part,je reconnais les textes qui me touchent.
    Cette réflexion est juste et mériterait sans doute qu’on s’y attarde davantage : Ce qui est écrit ne l’est pas forcément pour être dit…

  4. En résumé la façon de lire peut altérer le texte ? Un texte est pourtant bien destiné à être lu ! moi je prétends ne pas savoir lire, je ne sais pas mettre mes écrits en valeur. Le timbre de voix est important aussi, mais on fait avec ce qu’on a . . . Certaines oreilles savent entendre les nuances. Est-ce si important ?

  5. Soyons clair et méthodique. Ecriture et lecture sont deux actes différents, très différents. La lecture est un déchiffrage de traces. Et peut-être l’homo sapiens a commencé par cela : déchiffrer les traces du monde. Traces de pattes sur le sol, traces d’odeurs, traces de luttes, etc… Et peut-être a-t-il cherché à imiter ces traces pour mieux les « comprendre », pour tenter d’en extraire un sens, ainsi qu’une image opérante – une magie – qui pourrait lui servir. Peut-être a-t-il inventer son écriture à partie de sa lecture du monde. En ce sens, l’écriture est chamanique car elle a pour origine la recherche d’un pouvoir sur les choses, et les esprits. Ce n’est pas moi qui invente tout cela. Vous vous en doutez bien, mais Levis Strauss et d’autres anthropologues. Pascal Quignard, dont je suis un presque adorateur, nous en offre de très profondes réflexions.
    La lecture, quelle soit parlée ou silencieuse, est un acte d’interprétation, bien évidemment. Il n’y a pas d’altération proprement dit. L’écriture n’est pas altérée en soi. Seul l’interprétation est celle d’un « autre ». C’est la seule altérité, hormis la problématique de la traduction qui, elle, s’expose aux « querelles d’experts » et aux jugements impossibles.
    Je travaille actuellement sur un essai sur l’écriture. L’écriture est une expérience particulièrement troublante pour moi. Et je me retrouve dans certains auteurs qui sont allés très loin dans cette recherche. Je pense à Antonin Artaud, à Rimbaud, mais aussi à Rolland Barthes, à Henri Michaud, etc … la liste est énorme et j’en oublierais.
    Je prépare la suite de mes réflexions dont je ne manquerai pas de vous faire part.
    JPierre Treille

  6. Puisque tu sembles avoir emmagasiné beaucoup de connaissances sur les origines de l’écriture, voici ce qui m’interroge : j’ai entendu que les premières écritures, et ce, dans diverses civilisations anciennes, n’étaient pas en prose mais en poésie, disons en vers, ou plutôt en assonances et calquées sur des rythmes précis. Cela la rapprochait du chant et facilitait la mémorisation. La transmission de ces textes était orale. « Au début était le verbe ». La parole, donc.

  7. A ce qu’en disent « ces messieurs », la guerre entre parole et écriture est aussi ancienne que le langage. Les Grecs antiques se disputaient là-dessus. Les uns militant pour l’écriture et les autres pour la transmission orale. Platon, l’écrivain, et Socrate, l’orateur, en sont le meilleur exemple. L’objet de cette querelle était la mémoire. La mémoire doit-elle être soulagée par l’inscription dans la matière (l’écriture), ou doit-elle être mémorisée et restituée oralement ? Ces derniers tenants considéraient qu’une mémoire séparée de la chair perdait son caractère authentique, et devenait « lettre morte ». Ce n’est pas sans nous rappeler certaines choses, comme les langues dites « mortes » aujourd’hui. A l’époque Grecque, et jusque tard, on avait des répétiteurs qui passaient leur vie à apprendre par cœur des discours. D’où les solution mnémotechniques, comme le versification et le rythme, pour faciliter cet apprentissage.
    On peut même suggérer que si l’écriture a perduré, c’est peut-être parce qu’elle seule pouvait témoigner de l’authenticité des pièces comptables, ce à quoi l’écriture était consacrée au début. Mais je pense que cette assertion évacue la question de la fonction magique des signes, qui a priori, a toujours sous-tendu l’écriture. Autrement dit, au début n’était pas forcément le verbe, comme tu le suggères, mais un ensemble d’outils, oraux et écrits, d’expression, de communication, de mémorisation et de magie.
    Et la poésie a bel et bien pour origine cette pratique mnémotechnique qui n’avait pas à l’origine sa vocation moderne de création poétique.
    JPierre Treille

  8. Mon petit grain de sel…
    C’est vrai que l’oral et l’écoute sont essentiels, je m’entends penser, je m’entends écrire.
    Mais l’exercice de la lecture est le plus difficile qui soit,il faut rendre le texte vivant,
    l’extraire à nouveau de l’écrit, de la partition musicale qu’est l’écriture.
    Il y a des textes que l’on découvre à l’écoute, comme si on assistait à une renaissance,
    on entend autrement qu’on lit.
    En tout cas, pour moi, dire un texte n’est pas le lire, j’ai besoin de m’éloigner du signe
    graphique et déchiffrable, cesser les mouvements oculaires (?), trouver un repos…

  9. Oui, chère Anne Louise; j’entends ce que tu écris (!). S’éloigner du signe pour une réincarnation du texte. Là est la question. Et c’est cela qui fait dire que l’écriture comme acte est un préalable à cette réincarnation, la voix silencieuse première, celle qui n’apparaît pas dans le discours oral spontané. Mais je pense vraiment que celui qui écrit un discours en le parlant à voix haute, par exemple, n’écrit pas, mais ne fait que retranscrire une voix déjà auditionnée qui n’est pas celle du silence de l’écrit, qui n’est pas celle de l’ombre de la pensée silencieuse. On peut voir assez nettement les deux attitudes qu’utilisent les écrivains : Certaines écriture, comme la tienne peut-être, sont des écritures déclamées (même inconsciemment), des écritures dont l’intentionnalité première est celle de l’oralité. Pour d’autres, écrire est une façon particulière chercher une pensée en dehors de la parole même. Et qui, à la limite, sont parfois impossible à oraliser (phrases déconstruites ou très complexes, phrases très longues, etc. L’exemple de Proust est le plus connu). C’est cette écriture silencieuse qui m’intéresse et que j’explore.
    L’intérêt que je trouve à l’oralisation de textes qui ne sont pas écrit dans cette intention, c’est l’apparition d’une pensée justement « inouïe », la mise en lumière (en son) d’une pensée plus rêvée que dite. La responsabilité, la créativité de l’orateur est alors capitale. Il s’agit là d’une véritable interprétation.
    JPierre

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